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  • : Mon Univers : littérature, sciences et histoire se côtoient avec une pointe d'humour et de musique dans une chaude ambiance de feu agrémentée de photos, de dessins, de nouvelles et de citations.
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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 18:46

La comédie musicale Notre-Dame de Paris est sortie en 1998, elle est basée sur le roman de Victor Hugo. Belle en était la chanson-phare écrite par Luc Plamondon et composée par Richard Cocciante. Cette chanson a eu un immense succès à sa sortie et elle est restée en tête des ventes pendant plusieurs mois en France et en Belgique. Elle a été traduite dans plusieurs langues et la comédie musicale a été exportée dans plusieurs pays d'Europe.

( Quasimodo )

  1. Belle
  2. C'est un mot qu'on dirait inventé pour elle
  3. Quand elle danse et qu'elle met son corps à jour, tel
  4. Un oiseau qui étend ses ailes pour s'envoler
  5. Alors je sens l'enfer s'ouvrir sous mes pieds
  6. J'ai posé mes yeux sous sa robe de gitane
  7. A quoi me sert encore de prier Notre-Dame
  8. Quel
  9. Est celui qui lui jettera la première pierre
  10. Celui-là ne mérite pas d'être sur terre
  11. O Lucifer !
  12. Oh ! Laisse-moi rien qu'une fois
  13. Glisser mes doigts dans les cheveux d'Esméralda
  14. ( Frollo )
  15. Belle
  16. Est-ce le diable qui s'est incarné en elle
  17. Pour détourner mes yeux du Dieu éternel
  18. Qui a mis dans mon être ce désir charnel
  19. Pour m'empêcher de regarder vers le Ciel
  20. Elle porte en elle le péché originel
  21. La désirer fait-il de moi un criminel
  22. Celle
  23. Qu'on prenait pour une fille de joie une fille de rien
  24. Semble soudain porter la croix du genre humain
  25. O Notre-Dame !
  26. Oh ! laisse-moi rien qu'une fois
  27. Pousser la porte du jardin d'Esméralda
  28. ( Phoebus )
  29. Belle
  30. Malgré ses grands yeux noirs qui vous ensorcellent
  31. La demoiselle serait-elle encore pucelle ?
  32. Quand ses mouvements me font voir monts et merveilles
  33. Sous son jupon aux couleurs de l'arc-en-ciel
  34. Ma dulcinée laissez-moi vous être infidèle
  35. Avant de vous avoir mené jusqu'à l'autel
  36. Quel
  37. Est l'homme qui détournerait son regard d'elle
  38. Sous peine d'être changé en statue de sel
  39. O Fleur-de-Lys,
  40. Je ne suis pas homme de foi
  41. J'irai cueillir la fleur d'amour d'Esméralda
  42. ( Quasimodo, Frollo et Phoebus )
  43. J'ai posé mes yeux sous sa robe de gitane
  44. A quoi me sert encore de prier Notre-Dame
  45. Quel
  46. Est celui qui lui jettera la première pierre
  47. Celui-là ne mérite pas d'être sur terre
  48. O Lucifer !
  49. Oh ! laisse-moi rien qu'une fois
  50. Glisser mes doigts dans les cheveux d'Esméralda
  51. Esméralda

     Lors de cette scène, trois personnages chantent leur amour pour Esmeralda : Quasimodo, Frollo et Phoebus, interprétés respectivement par Garou, Daniel Lavoie et Patrick Fiori. Chacun des personnages correpond à une des ordres de la société médiévale : le tiers-état pour Quasimodo, le clergé pour Frollo et la noblesse pour Phoebus.

1. Les trois personnages

     Quasimodo introduit la chanson, c'est lui qui donne le ton. Esmeralda est pour lui la personne qui incarne le mieux la beauté (l.1-2). Cette beauté s'exprime à travers les mouvements de danse d'Esmeralda qui soulèvent sa robe (l.3). Ceci sera confirmé par les autres personnages, notamment Phoebus : "quand ses mouvements me font voir monts et merveilles" (l.30). C'est là que Quasimodo a "posé (ses) yeux sous sa robe de gitane" (l.6). Il exprime son désir pour Esmeralda, tout en sachant qu'il est en train de pécher "Alors je sens l'enfer s'ouvrir sous mes pieds" (l.5). Il est si engagé dans son désir que loin de culpabiliser, il renonce à la repentance en disant "A quoi me sert encore de prier Notre-Dame" (l.7). Par ces deux phrases, il scelle son destin. Le "encore" exprime l'inefficacité et l'inutilité de la prière à ce stade de désir. Cette dernière phrase, assez particulière incarne à elle seule l'antichristianisme de la chanson. En effet, le christianisme accorde une miséricorde infinie à tout pécheur qui se repent. Ici, il déplore l'inefficacité d'une telle miséricorde à son stade de péché. Celle-ci sera répétée en choeur lors du dernier couplet. Il invoque Lucifer pour lui accorder un seul geste, celui de toucher les cheveux d'Esmeralda (l.11-13).

     Frollo exprime le même resssenti à travers ses mots d'homme d'église. Il soupçonne Esmeralda d'être l'incarnation du Diable qui voudrait le faire se détourner de Dieu (l.16-19). La référence à la notion de péché originel exprimée l.20 en référence à la pomme d'Eve dans le jardin d'Eden désigne le pouvoir de tentation que la femme a sur l'homme lui permettant de le faire se détourner de Dieu pour le faire céder au diable. Dans cette scène biblique, le diable s'incarne dans un serpent pour pousser Adam et Eve à désobéir à Dieu en mangeant le fruit défendu. Il implore quant à lui Notre-Dame (la Vierge Marie) (l.25) pour le laisser "Pousser la porte du jardin d'Esméralda" (l.27). Cette expression vague désigne le désir d'accéder à ce qu'Esmeralda peut offrir de sa féminité.

     Phoebus confirme ce que Quasimodo exprimait dans le premier couplet. C'est dans la danse que réside le pouvoir de séduction d'Esmeralda (l.32-33). Il ajoute le pouvoir d'ensorcellement de son regard (l.30). Il demande à sa fiancée nommée Fleur-de-Lys de lui accorder l'autorisation de la tromper avant leur mariage (l.34-35). Lui, n'étant pas "homme de foi" (l.40), peut facilement céder à la tentation, il n'est pas retenu par des obligations vertueuses. Il ira donc "cueillir la fleur d'amour d'Esmeralda" (l.41), expression là aussi assez vague.

     Dans le dernier couplet, les trois personnages reprennent en choeur le couplet de Quasimodo exprimant ainsi l'abolition des castes et l'égalité de tous face au désir et au pouvoir d'Esmeralda sur les hommes.

     De ce texte, le thème qui ressort le plus est celui du désir. Le texte parle non pas d'un acte sexuel, mais du désir en lui-même. Un désir exprimer par des expressions vagues comme "glisser mes doigts dans ses cheveux" (l. 13), "pousser la porte du jardin d'Esmeralda" (l. 27) et cueillir la fleur d'amour d'Esmeralda" (l. 42).

2. Les références bibliques

     Le texte est parsemé de références bibliques, la première étant à la ligne 9 "(Quel) Est celui qui lui jettera la première pierre" est une référence à une parole de Jésus qui dit "que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre" en parlant d'une femme prise en flagrant délit d'adultère lisible à Jean 8:7. Dans ce passage de la chanson, juger Esmeralda est selon Quasimodo, indigne de vivre.

     Si, à la ligne 24, elle semble "porter la croix du genre humain", c'est que lors de la scène précédente, non visible dans la vidéo, elle donne de l'eau à Quasimodo qui en réclame. Elle est ainsi la seule à faire preuve de compassion envers cet être repoussant que tout le monde martyrisait jusqu'alors. Alors qu'on la prenait pour une prostituée elle semble soudain être le Christ. Les esprits les plus érudits pourraient y voir une référence à la femme samaritaine lisible dans Jean, chap. 4. Pendant ce passage de la chanson, elle est penchée au-dessus d'un puits, ce qui laisse confirmer cette hypothèse.

     La ligne 27 "Pousser la porte du jardin d'Esméralda" pourrait faire l'objet d'une autre interprétation où elle ferait alors référence au chapitre 4 du cantique des cantiques "C'est un jardin fermé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée."

     Ligne 35 à 37 quand Phoebus dit "Quel/Est l'homme qui détournerait son regard d'elle/Sous peine d'être changé en statue de sel" c'est une référence à la fuite d'Abraham et de Lot et leurs femmes de Sodome et Gomorre à qui Dieu interdit de se retourner pour regarder en arrière. Dans ce passage à Ge 19:26, la femme de Lot désobéit et se transforme en statue de sel.

     On a tout au long de ces références des inversions par rapport au récit biblique. C'est le fait de jeter la pierre à Esmeralda qui rendrait celui qui exécute ce geste indigne de la vie. Celle qu'on prenait pour une fille de joie devient le Christ et le jardin fermé dont la porte doit être poussé. C'est le fait de détourner son regard d'Esmeralda qui fait encourir la peine d'être changé en statue de sel. On assiste à une inversion du bien et du mal. C'est ici une transgression vis-à-vis de la religion catholique qui est exprimé à travers ce renversement.

Conclusion

     À travers ces trois personnages tous représentants d'une partie de la société, c'est toute une société qui se détourne de la religion pour sucomber au désir de la chair. Le contexte historique est également important : en 1482, l'année où se déroule l'histoire, à l'aube de la Renaissance, c'est toute une société qui se délie du christianisme pour entrer dans l'époque moderne qui débouchera sur le libertarisme sexuel, le féminisme et le cosmopolitisme incarnés dans cette chanson. La phrase "glisser mes doigts dans les cheveux d'Esmeralda" joue ainsi le rôle d'une introduction, une entrée censée déboucher sur quelque chose d'autre, plus explicite.

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Published by Tigre de Feu (original) & le Petit Scribe - dans La langue française dans tous ses états
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commentaires

Emeline 25/03/2017 21:44

J'apprécie cette analyse car la chanson est vraiment magnifique. Cette analyse qui en est faite est très précise et juste, et s'en est d'autant plus appréciable. Vraiment génial !